Posted by Jean-Pierre Voyer sur
le Debord off on February 19, 1998
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Réponse
à M. Bueno.
Debord et la Société du
spectacle
Je vais essayer s’être encore
plus clair si possible, ce qui d’ailleurs semble être peine perdue avec
vous ; mais le monde est si vaste.
Debord écrit que le
spectacle se présente comme la société même, comme partie de la société, et
comme instrument d’unification (thèse 3).
Précisément, il ne croit pas
si bien dire : si le spectacle "se présente" comme la
société même, c’est bien qu’il n’est pas la société même mais seulement une
partie de la société qui veut se faire passer pour la société ou qui se charge
de représenter la société à elle-même. Dans les dictatures, cette partie est la
propagande, dans les sociétés commerciales, cette partie est la pub et le
journalisme (c’est à dire encore la propagande) ou, plus généralement, l’industrie
des loisirs.
Quand Debord dit que le
spectacle "se présente" c’est une façon chic de parler, plutôt
une façon chic de phraser. Ça lui ferait mal d’écrire, comme tout le monde, que
le spectacle est d’une part la société même et d’autre part une partie de la
société.
Debord a toujours soutenu
que le spectacle était la société elle-même ("Toute la vie dans les
sociétés...", thèse 1) et non pas seulement un secteur séparé qui
concentre tout regard et abuse toute conscience. Il n’a cessé d’insister
là-dessus faisant maintes remontrances à ceux qui entendaient ce terme dans un
sens restreint. Ces derniers méconnaissaient ainsi le génie du grand homme et
insultaient à ce génie. On a assez entendu la chanson. Même M. Lévy,
aujourd’hui, tance ceux qui transforment Debord "en pourfendeur de
spectacle entendu au sens d’images ou de média." (Comédie,
p. 249.) C’est la meilleure, celle-là, vous voilà donc du même avis que
M. Lévy. Lebovici et Debord ont toujours eu de réjouissants
défenseurs ! Cependant, n’en déplaise à M. Lévy, nous pouvons
lire : "Le spectacle est le capital a un tel degré d’accumulation
qu’il est devenu image" (thèse 34), ou bien "Là ou le
monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des être
réels." (thèse 18) ; mais aussi (pourquoi se gêner, un
sophiste prouve toute chose et son contraire) "Le spectacle n’est pas
un ensemble d’images..." (thèse 4)
Pour Debord, les
marchandises et leur consommation sont des promesses de bonheur, "le
spectacle n’est qu’une image d’unification heureuse" (encore des
images ! thèse 63). Le titre du deuxième chapitre est d’ailleurs "La
marchandise comme spectacle". Pour Debord, donc, le spectacle est le
monde marchand dans son ensemble, et non pas seulement un seul secteur de ce
monde.
D’abord, je vous le demande,
où donc le monde réel se change-t-il en de simples images comme le prétend le
monsieur ? Nulle part. Vous verrez peut-être des images, à la télévision
notamment, qui se prétendent images du monde ou qui sont tenues pour des images
du monde. Mais cela ne signifie pas que le monde se transforme en images. Allez
dire ça aux bougnoules irakiens. Il produit et contient peut-être beaucoup d’images
(de ce fait, il est spectacliste) mais ce n’est pas pour autant qu’il se
transforme en images. C’est tout le contraire. Quelques images, quelques femmes
nues sur des affiches, essayent de se faire passer pour le monde et cela n’est
possible qu’à cause de la déficience de parution du monde. Le monde ne paraît
pas. Comment pourrait-il être un spectacle ? Le monde réel ne se change en
rien du tout sinon en lui-même. Il se contente de ne pas paraître. Il continue
d’être, tranquillement. Il tremble dans ses profondeurs et pourtant il n’est
pas inquiet. Quant à ce qui paraît, ce n’est pas le monde, mais ce n’est ni une
image, ni un spectacle pour autant, ni plus, ni moins que les Alpes.
Ensuite, où peut-on voir des
images, qu’elles soient d’unification heureuse ou de ce qu’on voudra, qu’elles
se prétendent images du monde ou non, qu’elles soient tenues pour des images du
monde ou non ? Je vous le demande, où peut-on voir de telles choses ?
Dans la pub, à la télévision et nulle part ailleurs. Le seul endroit où les
marchandises sont un spectacle, au sens de mise en scène, le seul endroit où
leur consommation est une image d’unification heureuse, le seul endroit où les
marchandises sont des images, c’est la pub, n’en déplaise à Debord, cet homme
qui ne se corrigeait pas mais qui baissa sa culotte devant un “merdeux qui
espérait hériter” et qui, finalement, hérita. Tout le reste, c’est de la
phrase.
Ailleurs que dans la pub,
ailleurs qu’à la télévision, dans les supermarchés notamment, vision d’enfer
que ne pouvait imaginer Dante, les marchandises et leur consommation ne sont
pas une image d’unification heureuse, ni aucune autre image, mais un spectacle
d’épouvante et de désolation, grouillement abject d’esclaves pacifiés et
apeurés. Et là il ne s’agit pas de mise en scène mais de réalité ! Là le
mot "spectacle" n’a pas le sens de mise en scène et d’illusion
lénifiante mais simplement le sens de "vision" d’horreur, ce
que l’on voit quand on ouvre les yeux si les mots veulent encore dire quelque
chose. Encore une fois, le seul endroit où il y ait image d’unification
heureuse c’est la propagande ou la pub, le seul endroit où les marchandises et
leur consommation soient une promesse de bonheur, c’est la pub, le seul endroit
où la marchandise soit un spectacle, c’est la pub. Partout ailleurs, c’est une
vision de terreur et de désolation et il ne s’agit pas d’images. Les mots "image
d’unification heureuse environnée de désolation et d’épouvante"
sont de Debord lui-même (thèse 63). Il reconnaît donc, (il n’est pas à une
contradiction près du moment qu’il peut faire de la phrase), que l’image de l’unification
heureuse a lieu au milieu de quelque chose qui n’est ni image, ni spectacle, ni
mise en scène, ni unification heureuse ; mais atroce réalité quasi
invisible pour la plus grande part. La misère et le malheur sont secrets ou
bien, quand ils paraissent, c’est précisément sous une forme spectaculaire (au
sens vulgaire, très vulgaire même), à la télévision. Le con de Mme Ockrent est
si large que son mari peut y pénétrer avec un sac de riz sur l’épaule.
Je serais encore plus
précis : ce n’est pas tout ce qui était directement vécu (quoi donc d’ailleurs ?)
qui s’est éloigné dans une représentation, mais seulement l’idéologie, ce qui n’est
déjà pas mal. Toute l’idéologie des sociétés dans lesquelles règnent les
conditions modernes de communication se réduit à une immense accumulation de
spectacles. Ce qui était seulement écrit et prononcé est aujourd’hui
photographié, filmé, télévisé, chanté et dansé, comme l’avait bien compris
Céline qui y voyait, en tant qu’écrivain, de la concurrence déloyale. L’idéologie
est devenue audiovisuelle et se réduit à une mise en scène. Il n’est même plus
la peine d’argumenter et les néo-professeurs et néo-auteurs sont seulement des
cabotins dont le succès dépend de leur passage de la rampe (ils rampent d’ailleurs).
Le seule spectacle qui soit est seulement l’idéologie devenue spectacle. C’est
tout. Et l’idéologie n’est pas le monde que je sache mais seulement un discours
sur le monde. Aujourd’hui ce discours, si on peut appeler cela ainsi, est
photographié, filmé, télévisé et même vécu (les prides et les proud). Voilà
donc ce concept de spectacle. C’est la seule différence avec le monde du temps
de Marx et Balzac. L’idéologie est devenue un spectacle et n’a même plus besoin
de prétendre être une pensée. C’est seulement dans cette idéologie
audiovisuelle que la marchandise est image d’unification heureuse, encore que
les pâtes Panzani ou l’huile Lesieur ne soient pas tellement bandantes. C’est
pourquoi on leur adjoint généralement une pisseuse dont la culotte est
mouillée, oui, mais de pisse. Aujourd’hui l’idéologie est audiovisuelle, elle
est non seulement presse, édition, mais culture, pub, télévision, cinéma, mode,
prétendu art post-pédé, sport ou plus généralement industrie des loisirs où le
bétail servile est engagé à ses frais (on est loin de l’édition à compte d’auteur)
comme figurant et prosélyte. Mais tout cela n’est qu’un secteur spécialisé du
monde et non pas le monde lui-même, ni "un rapport social entre des
personnes médiatisé par des images" (thèse 4) quoique les billets
de banque soient des images. Disneyland n’est pas le monde et ne le sera
jamais.
Les bourgeois, vomis par
Marx, Flaubert et Bloy, étaient censés avoir mystérieusement disparus entre le
XIXe et le XXe siècle. Mais non, ils sont
toujours là. L’idéologie devenue spectacle, c’est la cochonnerie bourgeoise qui
se donne en spectacle. C’est Cochon-sur-Scène. M. Lévy est le cochon
parfait, capitaliste intello ou intello capitaliste. Il est la quintessence du
cochon.
S’il est bien vrai que l’idéologie
ne devient un spectacle comme secteur séparé de la société que lorsque le
commerce a envahi tous les aspects de la vie, il n’est pas vrai pour autant que
tous les aspects de la vie soient spectacle, il n’est pas vrai que la
marchandise soit spectacle, il n’est pas vrai que la société même soit spectacle,
il n’est pas vrai que les marchandises ni leur consommation soient des images d’unification
heureuse. Debord est bien un cinéaste, il voit des images partout.
Le spectacle au sens de
Debord est l’endroit où les marchandises sont des images et le seul endroit de
cette sorte est la pub ou, plus généralement, l’industrie des loisirs et des
spectacles proprement dits. Voici donc ce puissant concept qui, selon son
auteur, explique tant de choses demeurées jusque-là inexpliquées. Lesquelles d’ailleurs ?
Voilà donc cette théorie exacte. Debord a pensé être le théoricien d’un monde,
il ne fut que le théoricien de Disneyland. C’est pourquoi il a entretenu avec
tant de soin la confusion entre monde et spectacle.
Debord a certainement réussi
à stigmatiser cette partie de la société dont le rôle est de concentrer et d’abuser
tout regard et toute conscience (il aurait certainement mieux réussi d’ailleurs
s’il avait été moins prétentieux et moins précieux, car, que je sache, les
stigmatisés ne se portent pas trop mal et se réclament tous, à juste titre, de
Debord) ; mais il a totalement échoué à montrer que le spectacle était un
rapport social entre des personnes, que le spectacle était le capital qui se
change en image, que le monde se change en de simples images, bla bla bla. Il n’a
même jamais essayé. Cet ivrogne s’est vite fatigué et vite contenté. Certes, le
spectacle se donne comme "la société même" ; mais il n’est
pas "la société même". La société même n’est pas non plus
spectaculaire mais au contraire, hélas, strictement invisible. Ce spectacle qui
se présente comme la société même est le fait d’une partie de la société, même
si tous les habitants de la société sont victimes de cette apparence. Tous les
habitants de la société peuvent très bien voir "la société même"
dans les représentations que leur en donne un secteur spécialisé dans l’illusion
et la mise en scène (ce qui reste à prouver) sans que pour autant "la
société même" soit un spectacle, ni spectaculaire, ni une mise en
scène. Au contraire, "la société même" (la main invisible d’Adam
Smith) ne paraît jamais et c’est bien ce défaut de parution qui permet au
spectacle de s’épanouir et de prospérer. Ce n’est pas le spectacle qui cache la
société et l’empêche de paraître, c’est le défaut de parution de la société qui
permet au spectacle d’exister. Contrairement aux sociétés étudiées par
Lévi-Strauss où les règles des systèmes d’échange portant sur des biens, des
signes, des femmes, paraissaient néanmoins tout en demeurant incompréhensibles
pour l’ethnographe, dans les sociétés modernes ces règles ne paraissent pas.
Ensuite, ce secteur spécialisé de la société peut très bien être un instrument
d’unification, mais il n’unifie que l’abrutissement et non pas la société. Si
la société même paraissait, tous les problèmes seraient instantanément résolus.
C’est du fait de l’invisibilité de la société que les hommes font autres chose
que ce qu’ils croient faire et qu’ils le font toujours contre leur gré. Tout le
problème consiste selon Hegel dans le paraître dans soi du monde (la
phénoménologie de l’esprit stricto sensu si je ne m’abuse), ce qu’était
bien incapable de comprendre Lévi-Strauss et à fortiori M. Derrida absorbé
par la recherche de son prépuce perdu.
Ce qu’est la société même,
Debord l’ignore, moi aussi et vous sans aucun doute. Seule m’importe ce qu’est
la société, seule m’importe la réponse à la question "pourquoi y a-t-il
des esclaves plutôt que rien ?", choses dont Debord s’est moqué
dans tous les sens du terme. Ce qu’est la société même, elle l’était déjà du
temps de Balzac et de Marx et elle l’est toujours aujourd’hui.
Le spectacle comme partie de
la société et comme production d’une partie de la société, le seul qui existe
contrairement à ce que prétend Debord, est, d’une manière plus générale, l’industrie
des loisirs et s’il est vrai que cette industrie concourt à l’unification de l’abrutissement
dans la société, ce n’est qu’en tant que branche particulière du commerce. Le
commerce est l’instrument d’unification unique de ce monde. Il est certainement
vrai que l’industrie des loisirs concentre tout regard et toute conscience mais
justement parce qu’elle est industrie de loisirs spectaculaires, destinés par
définition au regard et à la conscience. Il est certainement vrai que cette
industrie est un puissant instrument d’abêtissement ; mais au moins est-ce
partout le même abêtissement, un abêtissement universel. L’universel progresse
par le mauvais côté ce qui ne devrait pas vous étonner. Voilà le négatif au
travail. Il n’en n’est pas moins vrai que la société même n’est ni spectacle ni
spectaculaire ne serait-ce que parce que si elle était spectacle, vous la
verriez, or vous ne l’avez jamais vue, ni Marx, ni Durkheim, ni Mauss ni tant d’autres
qui auraient tellement aimé la voir. Hegel fut certainement le meilleur
visionnaire de la société. Hegel est catégorique : la société est
communication, la société est savoir, la société est un système général d’apparence.
L’histoire du monde est celle du paraître dans soi du monde. Si toute illusion
est une apparence, toute apparence n’est pas une illusion et cette société ne
vit pas à travers son système général d’illusion, comme le prétend la pensée Canal plus ; mais, comme toute société, à
travers un système général d’apparence qui ne parait jamais (Dans les sociétés
étudiées par Lévi-Strauss il paraissait encore). Prétendre le contraire, c’est
confondre l’enculage proprement dit avec la vaseline. Ce savoir vous ignore et
réciproquement vous l’ignorez. C’est de bonne guerre. Plus précisément, Hegel
et les sauvages savent que la société est savoir, Weber et vous l’ignorez.
Donc, finalement, le
spectacle se réduit à l’industrie des loisirs : culture, sport, mode,
loisir, télévision, show-business, pub, presse. Le monde entier n’est pas une industrie
des loisirs, n’est pas un spectacle, n’est pas spectaculaire, n’est pas une
mise en scène, n’est pas illusoire, n’est pas une accumulation de spectacles ou
d’images. Pour qu’il soit illusoire, au moins faudrait-il qu’il paraisse, ce qu’il
se refuse à faire. Il s’abstient de paraître, tout bonnement. Et quand il
parait c’est comme une nature. Le spectacle du monde réel est comme le
spectacle des Alpes. Comme Hegel devant les Alpes nous ne pouvons que dire das
ist. C’est la naturalisation de l’esclavage. Dans la société, telle qu’elle
paraît, l’esclavage est naturel. Il va de soi. J’écrivais précédemment qu’il n’y
avait pas de société du spectacle mais seulement un spectacle de la société.
Hélas non, il n’y a même pas de spectacle de la société, seulement un spectacle
d’une nature. La prétendue société du spectacle est très peu spectaculaire. On
ne la voit jamais sinon à la télévision. La société que l’on voit ailleurs qu’à
la télévision est tout à fait ordinaire, tout à fait naturelle, ce qui est la pire
des choses pour une société. (Les société des sauvages sont bien moins
naturelle que la nôtre. C’est ce qui a frappé les ethnographes.) Le monde cache
bien son jeu. Le monde paraît dans lui-même secrètement, à l’insu de tous et de
lui-même évidemment. Le monde est plus fort en secret que la CIA et le Mossad
réunis. Le monde est un message secret dont le sens ne préexiste pas à son
déchiffrement. Donc, le spectacle n’est pas, comme le prétend le monsieur
(thèse 10), "la négation de la vie devenue visible". [Le crétin a également écrit dans ses Commentaires :
"Le secret domine le monde et d’abord comme secret de la
domination". Il faudrait savoir. La négation de la vie est devenue
visible, mais la domination demeure secrète ! Pour un homme qui ne se
corrige jamais. Prétentieux imbécile. La vanité l’a perdu. C’est comme ce
Bounan qui prétend que le secret de la domination est connu depuis un siècle.
Mais on chercherait en vain, dans le monde, le plus minime effet de ce savoir séculaire.
Mais, crétins, le monde lui-même est un secret. Personne, hormis Hegel et
Allah, ne peut se vanter d’en produire le concept. Le monde seul peut produire
son concept. Durkheim dirait que seule la société peut expliquer la société.]
C’est exactement le contraire. Comme toute idéologie le spectacle (le
médiatique) a pour mission de dissimuler la négation effective de la vie qui,
sans cela, risquerait de devenir visible. Au besoin, le spectacle (le
médiatique) insiste complaisamment sur des négations de la vie bien sanglantes,
en un mot bien spectaculaires, massacres, camps de concentration, chambres à
gaz, génocides, guerres locales, charniers, ce qu’il faut bien appeler des
détails face à la généralité et à la permanence de la véritable et
universelle négation de la vie qui demeure secrète. Celle là, on ne la verra
jamais à la télévision. (J’emprunte le mot détail à M. Le Pen. J’espère
qu’il ne va pas me réclamer de droits d’auteur. Ce n’est qu’une juste
compensation après le plagiat universel de mon titre Reich, mode d’emploi
qui est certainement le titre le plus plagié dans toute l’histoire de la
littérature.) M. Lévy, flanqué de l’inévitable James Bond girl,
grand amateur de ce genre de détails édifiants, est l’un de ces agents de
désinformation très actifs du Maussade (voilà donc pourquoi il ne sourit jamais
sur ses photos !) La négation effective de la vie, ce qui nie
effectivement la vie, demeure invisible, secret. Et pour cause, c’est la vie
même qui nie la vie, l’esprit qui nie l’esprit, la communication qui nie la
communication. Si la négation de la vie devenait visible, le problème serait
résolu immédiatement. Quand les dix mille hoplites (hélas,
ils n’étaient plus que cinq mille alors) voulaient déposer un de leurs
officiers, trois cents d’entre eux se baissaient et ramassaient une pierre, et
cela suffisait si l’on en croit Xénophon. La phénoménologie de l’esprit n’est
pas un spectacle.
Comme le remarque très
justement Weber, les sauvages voient beaucoup mieux leur propre société que nous
ne voyons la nôtre (et la leur par la même occasion). C’est cela l’aliénation.
La communication s’éloigne de chacun et devient invisible ou plutôt visible
mais méconnaissable. Vous l’avez sous les yeux mais vous ne la voyez pas.
Ainsi, selon Hegel, la nature est l’esprit, mais méconnaissable. Dans son
œuvre, Hegel tente justement de nous montrer que sous ses dehors peu avenants,
la nature est cependant l’esprit devenu autre. Les esclaves ont le devoir de
détruire tout ce qu’ils ont été contraints de produire ; mais
contrairement à ce qui se passait dans d’autres sociétés, ils peuvent produire
et détruire autant qu’ils peuvent, la communication ne leur demeure pas moins
étrangère, elle n’en demeure pas moins toujours ailleurs et strictement
invisible. La communication aliénée est tout le contraire d’un spectacle. Il
faut vraiment beaucoup chercher pour voir l’esprit à l’œuvre dans la nature ou
la communication à l’œuvre dans cette société. Bien qu’il ne s’agisse pas du
même dieu, je pourrais reprendre à mon compte ces mots de Bloy : "Tout
ce qui s’accomplit extérieurement n’est qu’une apparence, - un reflet
énigmatique, per speculum, - de ce qui s’accomplit, substantiellement, dans l’invisible."
Voilà pourquoi, Monsieur, l’homme ne peut demeurer au repos dans une chambre à
Gaza ou ailleurs. La substance invisible dans laquelle l’homme se meut
réellement et qui le meut pénètre et agit dans la chambre la mieux calfeutrée.
Effectivement, cette
industrie des loisirs, extrêmement récente (disons 1960) est bien caractéristique
du monde présent et n’existait pas du temps de Marx et de Balzac (à part la
presse aux ordres, cf "Illusions perdues" et la réclame. Au
moins les journalistes du temps de Balzac étaient-ils cyniques. Les Lousteau et
Bixiou en plaisantaient en privé et faisaient des mots d’esprits sur leur
scélératesse. Ceux d’aujourd’hui sont de gauche et intimement bien pensants -
et non plus seulement dans les colonnes des journaux - c’est à dire infâmes.
Regardez ces lycéens prétendument cyniques de Libération-Chargeurs,
toujours ricanants, pas dupes n’est-ce pas, toujours prêts à faire un bon mot
grinçant. Lâchez devant eux, je ne dirais même pas les mots "Heil
Hitler !", mais simplement le mot "détail" et c’en
est fini de leur cynisme et de leur goguenardise. Là ils ne rigolent plus.)
Mais ce n’est pas une raison pour dire que le monde est spectaculaire, que la
société est spectaculaire. Seuls l’idéologie l’est devenue. Les loisirs des
esclaves sont tout sauf une image d’unification heureuse. Céline ne se trompait
pas sur ces questions comme en témoigne notamment sa partie de canotage à
Chatou. Il ne rate pas ces cochons d’hédonistes supposés. C’est bien ce monde
qu’il décrivit de façon véridique. La prétendue félicité, le prétendu hédonisme
de ces loisirs spectaculaires sont en vérité abjection, bêtise, ennui, terreur,
hébétude, concours de thermomètres. C’est dans ces loisirs spécialement
produits pour lui que l’esclave peut révéler toute sa bassesse et son ignominie
d’esclave. Le maître est à son balcon, il jette sa chéchia dans la cour, les
esclaves sursautent. Quant au monde ou à la société, ils sont toujours ce qu’ils
étaient déjà du temps de Marx et de Balzac, l’industrie des loisirs et l’idéologie
transformée en spectacle (Hitler et Goebbels n’en espéraient pas tant) n’en
étant qu’un des logiques aboutissements : l’esclave doit pouvoir dépenser
son salaire. La consommation, c’est l’esclave qui doit dépenser son salaire.
Ce n’est pas cette industrie
des loisirs qui fait que les esclaves sont esclaves, c’est parce que les
esclaves sont des esclaves que cette industrie est possible, qu’elle peut
coloniser la fameuse vie prétendument quotidienne (prétendument au sens où
Wittgenstein parle des lois prétendument naturelles) de l’esclave. Elle
consiste à occuper l’esclave le temps qu’il ne travaille pas. La pleureuse très
bouffie Finkielkraut prétend que c’est l’industrie des loisirs qui empêche que
les esclaves puissent accéder à la pensée. C’est seulement le fait que les
esclaves sont des esclaves qui empêche qu’ils puissent accéder à la pensée et
que l’industrie des loisirs est possible, facile et rentable. C’est seulement
parce que les esclaves n’ont pas accès à la communication et à la
reconnaissance qu’ils n’ont pas accès à la pensée. C’est parce qu’ils ne
peuvent rien faire d’autre que dépenser leur salaire que l’industrie des
loisirs est possible et a été tout spécialement conçue pour dépenser ce salaire
(enfin ce qui n’est pas dépensé en pâtes Panzani et en huile Lesieur). Seuls
parmi tous, que vouliez vous qu’ils fassent. L’industrie des loisirs est
calquée sur la bassesse des esclaves (marketing oblige) ; ce n’est pas la
bassesse de cette industrie florissante qui est la cause de la bassesse de l’esclave.
L’industrie des loisirs est
un résultat de la séparation et non la cause. Donc, il est stupide d’écrire que
la séparation est l’alpha et l’oméga du spectacle (thèse 25) d’autant
plus stupide que le ton est plus pompeux et pompant. Au contraire, l’idéologie
devenue spectacle est spectacle de la réconciliation, de la reconnaissance et
de la communication. La séparation est l’alpha et l’oméga du monde, le résultat
de l’éloignement de la communication et de la reconnaissance dans le monde. Le
commerce est la cause de la séparation. Dans le monde, c’est la communication
elle-même, c’est la reconnaissance elle-même (l’argent) qui séparent. Le
commerce est un surgénérateur de séparation : il produit plus de
séparation qu’il n’en consomme. Le commerce ne peut avoir lieu que là où existe
déjà la séparation ; mais là où il a lieu il produit sans fin de la
séparation. C’est parce que la fornication est interdite par la censure que,
dans les film porno, il n’y a que fornication, hélas. De même, c’est parce que
la reconnaissance est interdite dans le monde que, dans l’idéologie devenue
spectacle, il n’y a que reconnaissance, reconnaissance et reconnaissance avec
la même abjection, la même vulgarité et la même déchéance de la reconnaissance
que pour la fornication dans les films porno.
Ce n’est pas parce que dans
ce monde existe une industrie des loisirs pour qu’aussitôt, ni jamais, ce monde
devienne un monde du spectacle ou des loisirs comme d’aucuns l’ont prétendu.
Il est parfaitement
injustifié de prétendre que toute la vie (rien que ça) des sociétés dans
lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une
immense accumulation de spectacles et que tout ce qui était directement vécu s’est
éloigné dans une représentation. C’est seulement l’idéologie qui s’est éloignée
dans une représentation. C’est seulement toute la prétendue vie présentée par l’industrie
des loisirs qui parait comme une accumulation de spectacles. C’est seulement l’accumulation
de spectacles qui parait comme une accumulation de spectacles et rien d’autre.
Quant à tout ce qui était directement vécu, il a purement et simplement
disparu. La vie telle qu’elle est, ou son absence, ne paraissent jamais.
Personne ne sait ce qu’est toute la vie, ni ici, ni ailleurs. Là encore
la remarque de Weber garde tout son sel. Quelques hommes ont conquis une gloire
immense pour avoir tenté de dire ce qu’était toute la vie notamment,
Stendhal, Balzac, Proust, Joyce, Céline. Un Debord n’en sait rien et surtout ne
veut rien en savoir. Seule l’intéressait son érection (terme peu approprié pour
cet ivrogne, boire ou bander, il faut choisir) en Debord l’Admirable, grand
détecteur d’octosyllabes devant la postérité.
Seule l’industrie des
loisirs s’annonce comme une immense accumulation de spectacles (qui sont aussi
des marchandises ; mais le plutonium aussi est une marchandise). Et l’industrie
des loisirs n’est pas le monde ni la société. C’est seulement dans l’industrie
des loisirs, dans l’idéologie audiovisuelle, que "les images se sont
détachées de chaque aspect de la vie" et non pas dans le monde et la société
bien que l’industrie des loisirs soit une partie de ce monde et de cette
société. Mais il est possible que l’industrie des loisirs, et seulement elle, "se
déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de
la seule contemplation", et tout d’abord parce qu’elle est industrie
de spectacles, que ce qu’elle fait est fait pour être vu, qu’elle y emploie les
moyens adéquats. "Le spectacle en général" (thèse 2) n’existe
pas. N’existent que "ses formes particulières, information ou
propagande, publicité ou consommation directe de divertissement"
(thèse 6). Il ne peut donc être "inversion concrète de la vie,
mouvement autonome du non-vivant". Encore moins "un rapport
social entre des personnes médiatisé par des images", "le capital
devenu image", bla bla bla. Mais en tant qu’industrie des loisirs, il
peut très bien être "une vision du monde qui s’est objectivée"
(thèse 5), c’est à dire une idéologie qui s’est objectivée [thèse d’Anders, mot pour mot, publiée en 1956].
Et à ce titre il ne peut être "le monde réellement inversé" mais
seulement un monde illusoire qui prétend être le monde même (renversé ou non)
mais qui ne l’est pas. Pendant ce temps, le vrai monde, c’est à dire le monde
tel qu’il existe, et qui contient et produit ce monde illusoire, continue
tranquillement dans l’indifférence générale. Cependant, ce monde illusoire qui
bien que n’existant pas semble exister n’en n’est pas moins révélateur :
il est un monde où la reconnaissance aurait lieu, il est mise en scène de la reconnaissance.
Ainsi, en devenant spectacle l’idéologie change également de contenu. Aux
sévères leçons de morale anglo-saxonnes et protestantes a succédé une
célébration débridée de l’hédonisme. Là, il y a effectivement un changement
qualitatif. On ne célèbre que ce que l’on n’a pas justement. L’idéologie de l’hédonisme
c’est avant tout le spectacle d’un monde où la reconnaissance aurait lieu, c’est
à dire tout le contraire du monde tel qu’il est si l’on en juge par le peu qu’on
en voit. Mais la mise en scène de la reconnaissance n’est pas la
reconnaissance, c’est seulement un spectacle assez dégoûtant. Pendant ce temps,
le métro est bondé d’hédonistes, les autoroutes vomissent des hédonistes à
pleins embouteillages et pleins gaz, les bureaux regorgent d’hédonistes et les
syndicats de pédés défilent dans les rues pour exiger le droit au divorce.
Voilà donc à quoi s’emploie la canaille culturelle, médiatique et autre, elle s’emploie
à la mise en scène de la reconnaissance et en tout premier lieu à la mise en scène
de sa propre reconnaissance. L’activité de la canaille intellectuelle est l’idéologie
vécue et militante. Et c’est pourquoi M. Lévy, bien que piètre metteur en
scène, (c’est en quoi il est excellent, il ne cherche même pas à donner le
change, contrairement à Debord) est parfaitement représentatif de ces gens, c’est
en quelque sorte le secrétaire perpétuel de cette académie. C’est l’écrivain
réduit à la pure opération d’écrire et donc totalement délivré de l’obligation
d’écrire quelque chose. Né riche, ami de riches et puissants capitalistes,
capitaliste lui-même, il n’a pas à se soucier, comme ses congénères pauvres, de
l’or nécessaire mais seulement de la gloire des lauriers, comparable en cela,
(et pas seulement en cela) au vicomte d’Arlincourt. (Telle Mme Barbie-Lévy, la
vicomtesse entrait dans les librairies pour acheter les livres de son mari,
celui-ci faisait faire simultanément plusieurs impressions de ses livres pour
se targuer de rééditions rapides, il se ruinait en soupers où il invitait toute
la presse de son époque etc. La vicomtesse était-elle aussi jolie que Mme
Barbie-Lévy, baissait-elle sa petite culotte avec autant de grâce ? c’est
la seule chose qui risque d’être différente et qui intéresserait fort Stendhal
aujourd’hui.) De plus il est déjà reconnu par ses pairs de son vivant
(contrairement au vicomte). Il est donc totalement libre de travailler à sa
propre reconnaissance posthume. Il se coltine directement à la postérité sans
se soucier d’accomplir la moindre œuvre ou le moindre exploit. Il ne prend même
pas la peine de signer une pissotière comme le tout venant des artistes
post-pédé. Il travaille la postérité à main nue. L’artiste spectaculaire
travaille directement sur la reconnaissance (la femme de l’artiste est aussi
très spectaculaire. Elle tient un rôle important dans l’idéologie faite
spectacle. Effectivement, quand elle baisse avec grâce sa petite culotte dans
le roman photo grandiose que son mari lui a consacré, on a bien une image du
bonheur. Elle nous apprend d’autre part dans les colonnes du Monde que
son mouillomètre déborde quand elle détecte une société du spectacle tandis que
son mari fait du grand journalisme avec les cadavres des bougnoules algériens.
Je sais d’ailleurs pourquoi il ne s’est pas rué sur les cadavres des Tutsis et
des Hutus pourtant innombrables, c’est qu’il craignait que les nègres ne
coupent ses arbres en représailles faute de pouvoir lui couper les couilles. Or
la Mitidja est très peu boisée. Un bon négociant ne prend jamais de risques
inconsidérés. M. Babette Lévy s’en va-t-en guerre avec son ami Vacherin
très, très fripé. Après tout, c’est son monde, il en est l’un des
propriétaires. Il en fait ce qu’il veut, avec ses amis, du moins, jusqu’à
maintenant.) M. Lévy, comme Debord, est fou de reconnaissance comme d’autres
sont fous de Dieu. C’est un militant infatigable de l’idéologie faite
spectacle. C’est, comme Debord, un fanatique de la reconnaissance. L’art
post-pédé, (c’est à dire l’art après l’affreux pédé albinos Warhol) ne se
préoccupe que de la mise en scène de la reconnaissance. Dans l’idéologie
devenue spectacle, tout est réduit à la pure opération.
Lorsque Fukuyama publia son
article puis son livre où il affirme que c’était la fin de l’histoire, toute la
canaille médiatique se leva comme un seul homme. (N’oublions pas qu’une bonne
partie est constituée de staliniens et de staliniens antistaliniens tel
M. July, de crypto-staliniens et de philostaliniens.) Or le raisonnement
de Fukuyama est impeccable. Comme ses maîtres Hegel et Kojève, Fukuyama pense
que l’histoire est lutte pour la reconnaissance (je le pense aussi). Il pense d’autre
part que la reconnaissance a eu lieu, comme le pense la totalité de la canaille
médiatique conduite en France par le singe Minc (singe abstrait lui aussi, bien
entendu, singe réduit à la pure opération de singer). Donc la canaille
médiatique est très mal placée pour critiquer Fukuyama et pas un seul ne daigna
faire part de l’argumentation de Fukuyama, selon leur habitude. Allait-on
parler et discuter de reconnaissance, c’eut été parler de corde dans la maison
d’un pendu. Vous vous demandez peut-être pourquoi Fukuyama pense que la
reconnaissance a eu lieu. Moi je sais. J’ai vu une photo de ce classe-moyen où
il était vêtu d’un complet-veston rose. Nul doute qu’un classe-moyen qui gagne
cent mille dollars par an et qui porte un costume rose ne se sente reconnu. Et
tous les gens qui l’ont attaqué sont de même. Seule la couleur du complet
diffère.
Il faut quand même admettre
que dans ce monde tout, et pas seulement les marchandises, est susceptible de
faire l’objet d’une mise en scène. Mais cette mise en scène n’en demeure pas
moins le fait d’un secteur particulier et spécialisé (La CIA et le Mossad par
exemple, or que je sache, la CIA et le Mossad ne sont pas encore le monde) et
cette mise en scène elle-même, malgré son abondance, n’en demeure pas moins un
secteur spécialisé, même s’il abuse la totalité des habitants du monde, ce qui
reste à prouver.
En fait la seule véritable
société spectaculaire fut la société stalinienne. Celle-ci ne fut qu’une
réédition gigantesque et sanguinaire des mises en scènes Potemkine. La révolte
sur le cuirassé Potemkine en 1905 ne fut donc qu’un sinistre présage. Tintin
chez les soviet est un reportage véridique et clairvoyant, le Nord d’Hergé.
Au contraire, malgré l’estime que j’ai pour Céline, je trouve son Mea culpa
brouillon, incompréhensible et mensonger : où donc a-t-il vu Popu à l’œuvre
en URSS ?
En résumé : la mise en
scène n’est pas le secret de ce monde. C’est au contraire ce secret demeuré
inviolé qui permet l’abondance et la facilité de la mise en scène, qui permet
que l’idéologie devienne spectacle. Il y a plus de mise en scène (est-ce
certain ?) et donc plus de metteurs en scène aujourd’hui que du temps de
Balzac mais, c’est une simple question quantitative. Bien qu’abondante, la mise
en scène n’est qu’un détail, une anecdote du monde. Ce qui fait que les
esclaves obéissent est ailleurs. Ce qui nie la vie demeure secret. Serait-il
connu que tout s’effondrerait. Et Debord n’a pas écrit une théorie du monde
comme système général d’apparence, comme phénoménologie de l’esprit. J’ai pensé
un moment que tel était son projet. Il n’en est rien. Il s’en souciait comme de
sa chemise ou de la culotte qu’il baissa devant l’héritier Gallimard. La marchandise
contient le négatif comme apparence, certes, mais elle n’est pas spectacle. La
valeur est un échange effectué en pensée, mais cela n’est ni spectacle, ni mise
en scène, c’est la réalité. D’ailleurs, personne ne le voit. C’est le familier
qui n’est pas pour autant connu.
Comme je l’ai écrit à M-E
Nabe, les journalistes pour une fois sont innocents (n’en déplaise à
M. Lévy, l’écrivain abstrait) quand ils entendent le mot spectacle au sens
de médiatique. Il n’y a pas d’autre sens. Debord n’a que ce qu’il mérite, il a
choisi ses lecteurs. Il plaît furieusement aujourd’hui, à Paris, ce qui est
fâcheux pour quelqu’un qui prétendit, avec quelle insistance (cf Cette
mauvaise réputation) s’être appliqué à déplaire. Il donne raison à
Buffon : il n’a que le style (faisandé) puisqu’il n’a pas la pensée. Si d’aventure,
vous lisez son autopanégyrique vous apprendrez que dans l’âtre de sa maison de
campagne "Plusieurs bûches brûlaient ensemble". Plusieurs !
Ensemble ! C’est extraordinaire. Quel grand homme. Il ne peut rien faire
comme tout le monde. [Exclamation du général
Lefèvre alors que son ancien camarade Bonaparte, devenu entre temps directeur
ce qui jetait un certain froid dans leurs relations, disait qu’il mangeait les
artichaut à la croque au sel. Anecdote rapporté par Paul-Louis Courier]
Je suis certain qu’il mangeait les artichauts à la croque-au-sel, comme
Bonaparte.
A nouveau je vous mets au
défi de citer un seul passage de Debord qui définisse le spectacle dans un sens
autre que celui de médiatique et qui ne soit pas une sottise comme ce monde qui
se transforme en images ou cette économie se développant pour elle-même. Je
vous mets au défi de m’indiquer un seul phénomène que l’on puisse nommer
spectacle et qui soit autre chose que médiatique. Tout ce que vous avez trouvé
à me répondre jusqu’ici, c’est que je sais, moi, ce qu’est le spectacle. Ce n’est
pas de chance, je n’ai jamais su ce qu’était le spectacle contrairement aux
perroquets qui répètent le mot ou à Debord qui prétendait le savoir (Debord et
Lebovici prétendaient aussi savoir qui avait critiqué Marx !). Aujourd’hui
je sais que, hors du sens médiatique, c’est un mot vide de sens, un de plus.
Debord m’a aidé dans cette compréhension par sa conduite. Il me dit un jour que
l’on pouvait toujours discuter et transiger sur la théorie mais jamais sur les
actes. Oui en effet. J’applique à lui-même ses sages principes. Ceci dit, où
avez vous jamais vu Debord, ou un seul de ses disciples, discuter de théorie ou
de quoi que ce soit d’autre ? En avez-vous vu un seul penser ? En
avez-vous vu un seul argumenter ? Ils sont tellement au dessus de ça.
Vous me dites également que
vous avez cru voir dans la Société du spectacle quelque chose qui ne se
réduisait pas au médiatique, comme je le vis moi-même. Je vous en prie, faites
part, ici même, de ce que vous avez cru voir (Vous, Brésilien, avec un sac de
café sur l’épaule je l’espère.) C’est une question d’intérêt mondial, sans
commune mesure avec les histoires médiatiques et édifiantes de pédés ou de
chambre à gaz. D’ailleurs, toutes les histoires médiatiques sont édifiantes
tandis que chez Juvénal, les bites font trois mètre de long, les couilles
pèsent une livre chacune et les trous du cul sont épilés. Chez Bloy, les
histoires sont désobligeantes, on assiste à des éruptions de crotte qui
constituent, de nos jours, le quotidien du personnel médiatique, l’envers du
décor qui ne paraît jamais mais que Bloy et Céline ont si bien percé à jour. Là
aussi l’abjection est secrète. Vous noterez qu’il n’y a pas une seule référence
à Céline dans toute la prose situationniste (ni dans sa poésie octosyllabique d’ailleurs !)
C’est comme si Céline n’avait jamais existé. Les situationnistes pensaient-ils
bien, finalement ? Céline est la pierre de touche de la mauvaise pensée, c’est
à dire de la pensée tout court. Il est tellement facile d’admirer Lautréamont,
aujourd’hui. Pourtant ce dernier annonçait les temps nouveaux. N’est-ce pas lui
qui a écrit "Beau comme un camp de concentration." Vous l’avez vue de
près la femelle du requin, pas seulement dans les dîners en ville, mais pour de
vrai (Paris ne fut sauvé que grâce à la désobéissance de von Scholtitz. C’est
pourquoi depuis, je nomme la salle à manger Napoléon III de l’hôtel Meurice
"salon von Scholtitz".) Cochonville ! Ça me rappelle Mickey
chercheur d’or, cette merveille qui a bercé mon enfance avec Félix le
chat. Dernièrement j’ai racheté ces deux opuscules à prix d’or. Rosebud n’est-ce
pas ?
