L’insignifiance des individus que sont désormais les hommes politiques


 

L’illusion économique

< L’illusion économique, 1998, Émmanuel Todd >

La monnaie unique, du volontarisme au passivisme

Nous devons cependant être conscients que le projet monétaire européen, stable dans sa forme et ses effets dépressifs, a progressivement, subtilement mais tota­lement changé de nature psychosociale. Il exprimait lors de sa conception, entre 1988 et 1992, une volonté, un acte « positif », contredisant consciemment les hypothèses ultralibérales. La monnaie à l’allemande est fondamentalement étatique. Il s’agissait de violer les natures et les rythmes des sociétés européennes, de /376/ fabriquer, par la magie du signe, un nouveau monde. C’est pour cela que la marche à la monnaie unique a produit tellement de destructions industrielles et de souffrances sociales. Mais entre 1992 et 1998 la convergence monétaire a fait apparaître, en chiffres mesurant la stagnation et le chômage, l’absurdité intellectuelle et sociologique du projet. Nous savons, les Américains savent, « ils » savent, que la monnaie unique n’apportera aucune amélioration à la situation économique des nations européennes. Dans le noyau dur, et du point de vue d’un économiste, la monnaie unique existe déjà : la stabilité du lien franc-mark, l’insignifiance des écarts de taux d’intérêt entre la France et l’Allemagne en témoignent. Et c’est pour­quoi les deux pays vont si mal, constituant, au cœur d’un continent malade, une sorte de trou noir, dont la taille, d’échelle japonaise avec 140 millions d’habi­tants, est effectivement suffisante pour paralyser l’Eu­rope entière. La monnaie unique est devenue l’habit du roi dans le conte d’Andersen, sans qu’aucun homme politique central et responsable ose jouer le rôle du petit garçon dénonciateur, révélant au roi, qui est ici le peuple, la vérité. On pressent qu’une crise socio­politique grave résultera de la poursuite des tendances actuelles. Mais le mouvement continue. Le volonta­risme initial est bien mort, achevé par les faits plutôt que par la polémique. Mais il est aujourd’hui relayé par le passivisme. Le passivisme, c’est, rappelons-le, la célébration active de quelque chose qui est passif, l’enthousiasme dans la soumission au destin.

L’absence de forces collectives, l’implosion des partis politiques, l’insignifiance des individus que sont désormais les hommes politiques interdisent que l’on reprenne la barre et que l’on réoriente le mouvement /377/ des États dans un sens raisonnable. On peut ici parler d’une convergence psychosociale entre libre-échange et monnaie unique. L’absence de sentiment collectif empêche que l’on renonce à la monnaie unique comme elle interdit que l’on se débarrasse du libre-échange. La somme de ces deux impuissances constitue la pensée zéro de l’année 1998. Les effets de ces deux « choses », vécues comme inévitables, restent cependant contradictoires, leur superposition produisant une aggravation permanente de la situation. Nous pouvons ainsi distinguer deux générations dans la réalisation de la monnaie unique, en nous en tenant à l’univers des socialistes français, choix justifié par le rôle décisif du PS, au départ comme à l’arrivée du train fou. Lors de la conception du projet, des hommes comme Jacques Delors, François Mitterrand ou Michel Rocard expri­maient une adhésion activiste à la monnaie unique. Leurs successeurs, Lionel Jospin, Dominique Strauss-Kahn et Pierre Moscovici, ne sont pas, ainsi qu’en témoigne leur attitude avant et durant la campagne électorale du printemps 1997, des convaincus sans esprit critique. Tout indique qu’ils ont compris l’im­mensité des problèmes créés par la monnaie unique. Il est caractéristique que Lionel Jospin ait été l’un de ses plus tièdes partisans en 1992, poussant alors l’origina­lité jusqu’à être poli avec les partisans du non. Et pour­tant, les dirigeants de la France continuent, sans dévier la trajectoire d’un seul centimètre, plus pressés encore que Jacques Chirac, si c’est possible, de s’abandonner au cours des choses. Ils relèvent, comme le président de la République, d’une mentalité passiviste.

L’obstination des dirigeants français nous conduit à surestimer la difficulté d’un changement de politique économique. Sortir de la monnaie unique ne serait pas /378/ un tel drame, sauf peut-être pour les dirigeants trop « mouillés » dans le naufrage du projet. J’ai eu l’occasion à maintes reprises dans ce livre de souligner à quel point l’utopie monétaire bridait les économies réelles. Un relâchement de la pression politico-monétaire suffirait pour obtenir, en quelques années, une amélioration de la situation par le libre jeu des forces productives. Une telle réorientation ne réglerait pas la question, encore plus importante, du libre-échange mais donne­rait à la société le temps de réflexion nécessaire à la mise en place de solutions de long terme.

L’abandon de l’euro permettrait, paradoxalement, une reprise de la coopération européenne. La marche mystique à l’unité a en pratique fait lever de telles angoisses nationales qu’elle a fini par paralyser la col­laboration technologique entre les pays, particulièrement entre la France et l’Allemagne. Or l’histoire des sciences montre à quel point l’interaction entre pragmatisme anglais, métaphysique allemande et rationalisme français fut à la source de la prééminence scientifique de l’Europe entre le XVIIe siècle et la première moitié du XXe siècle. La même diversité anthropologique et culturelle qui empêche l’unification monétaire du continent se révèle être dans le domaine de la recherche un atout majeur. De la pluralité des approches intellectuelles et de leur conjonction peut résulter une créativité démultipliée.

Le retour au cadre traditionnel de sécurité sociale et mentale qu’est la nation autoriserait la reprise de grands projets technologiques. L’Europe, ralentie dans le domaine économique par le vieillissement de sa population, ne peut plus espérer dominer le monde, ce qui est probablement une bonne chose. Au terme d’une histoire particulièrement sanglante, la disparition du /379/ rêve de domination est en lui-même la réalisation d’un autre rêve, de modestie et de paix. Mais l’Europe est en train de retrouver son leadership scientifique et technologique et doit ici assumer son destin.

(…)

La chute de l’individu >

Au cœur de la crise, nous devons donc identifier un effondrement des croyances collectives, et particulièrement de l’idée de nation. Nous constatons, empiriquement, que l’effondrement de cet encadrement social et psychologique n’a pas mené à la libération et à l’épanouissement des individus mais au contraire à leur écrasement par un sentiment d’impuissance. Nous sommes ici au cœur du mystère humain. Toute croyance véritable, forte et structurante, est simultanément individuelle et collective, ainsi que le souligne le terme même de religion qui renvoie à une foi personnelle et à un lien social. Ce que démontre abondamment l’histoire de l’humanité, c’est que l’individu n’est fort que si sa collectivité est forte. Les grands de l’histoire, personnalités décrites et perçues comme exceptionnelles et exemplaires, s’appuient toujours sur des collectivités cohérentes. Derrière Périclès, il y a la croyance d’Athènes en son existence ; derrière César celle de Rome ; derrière Danton, Robespierre ou Napoléon celle de la France révolutionnaire, qui est en train /382/ d’inventer la nation moderne ; derrière Luther ou Bismarck, il y a une Allemagne qui, à des stades divers, est en train de prendre conscience d’elle-même. [C’est pourquoi Ben Laden est fort, il a derrière lui l’Islam. Que vous disais-je ?] Dans le monde anglo-saxon lui-même, haut lieu de l’individualisme occidental, les individus ne sont grands que lorsque les croyances collectives — religieuses, sociales ou nationales — sont puissantes. Aux États-Unis, le déclin du sentiment national et religieux explique le passage de Lincoln ou Roosevelt à Reagan ou Clinton. Tout comme en Grande-Bretagne, le glissement de Disraeli ou Gladstone à Major ou Blair. Seul, et convaincu de sa solitude, l’individu se révèle incapable de croire réellement en la nécessité d’atteindre un objectif quelconque. C’est pourquoi le déclin des croyances collectives mène inexorablement à la chute de l’individu [Étonnant nan !]. Dans une telle ambiance peuvent émerger des dirigeants égarés, grégaires, mimétiques, assoiffés de reconnaissance plutôt que de réel pouvoir : simultanément incapables d’agir collectivement et d’exprimer des opinions individuelles [Que vous disais-je : des originaux de masse]. La théorie philosophique ou sociologique ne permettait pas de prévoir une telle fragilité. Nous aurions pu attendre de la montée du niveau culturel, de l’émergence d’une classe cultivée, savante, celle d’un homme nouveau, capable de dominer l’histoire.

Certains effets positifs sont apparents, dont l’attachement à la liberté qui rend l’hypothèse d’un totalitarisme à l’ancienne inconcevable. Mais, pour l’essentiel, la réalité que nous observons est une réversion intellectuelle, le spectacle fantastique de classes supérieures européennes aussi égarées que celles des années 30, dont le déflationniste avait tant fait pour encourager la montée des fascismes. Nous vivons une extraordinaire leçon : l’histoire nous dit que l’homme, lorsqu’il ne se pense plus comme membre d’un groupe, cesse d’être un individu. [ Bravo, que vous disais-je ? Les prétendus individus ne sont que des trous du cul. La maxime « Si je t’attrape je t’encule » ne mène pas loin, au trou du cul précisément, au triste sac avec ses deux orifices. ]

Cet émir Ben Laden lit les bons auteurs.

Cela aussi, le Fair Trade (le protectionnisme souple), Todd l’avait prévu dans son livre de 1998. Ça n’a pas traîné. Les Amerloques ont du souci à se faire. Cet homme est un devin que même Ben Laden consulte.

Élément d’anthropologie à l’usage des économistes

L’individualisme absolu s’attaque à la nature humaine aussi sûrement que le totalitarisme. C’est pourquoi la négation des groupes et croyances collectives finit toujours par provoquer l’émergence de formes groupales inattendues et perverses. L’antinationisme actuel des élites françaises ou anglo-saxonnes, qui rejette une croyance collective achevée et apaisée, a tout naturellement mené, dans les années récentes, à la floraison de multiples croyances fixées sur des groupes moins vraisemblables et moins utiles que la nation : race, pseudo-religion, tribalisme, régio­nalisme, identités socioprofessionnelles hystérisées, appartenance à des groupes définis par une préférence sexuelle [les gouines, les pédés, les patineurs à roulettes, les antiracistes, les technivalistes, love paradistes, pridistes divers etc., tous pur produit anglo-saxons, pur porc, gens bons], sans oublier bien sûr le nationalisme régressif du type lepéniste. Ces remontées primitives sont la contrepartie des anticroyances ultralibérales ou maastrichtiennes.

Notre an 2000 semble déjà tiré d’un conte philosophique du XVIIIe siècle qui se serait donné comme sujet d’ironie le problème aussi insoluble qu’inexistant du rapport de l’individu au groupe [C’est le seul problème qui existe sous les cieux].

Il est une double évidence anthropologique : /52/

1) l’individu existe avec sa personnalité et ses dé­sirs propres, ses qualités et ses défauts, sa capacité de calcul économique rationnel ;

2) le groupe existe, et, sans lui, l’individu n’est pas concevable, puisqu’il en tire sa langue, ses mœurs, et l’a priori, non vérifié mais nécessaire à la vie, que les choses ont un sens.

La réalité anthropologique est donc que l’individu existe absolument et que le groupe existe absolument, ce qui n’empêche nullement que le niveau d’intégration de l’individu au groupe varie énormément selon le système familial et anthropologique. Mais poser l’individu contre la collectivité est une absurdité métaphysique. Cette dualité ne peut être réduite à l’unité [Mais si, mais si, elle le sera ; un peu de patience]. Nous voyons pourtant apparaître, à intervalles réguliers, des idéologies qui affirment, soit que seul le groupe existe, hypothèse qui mène droit au totalitarisme, soit que seul l’individu existe, choix tout aussi radical et qui conduit à un résultat qui n’est pas en tout point différent, puisqu’il implique un individu aspiré par le vide [par le trou du cul, le vortex anal] plutôt qu’écrasé par l’État.

L’anthropologisme de M. Todd est aussi primaire [lapsus : je voulais dire sommaire, « Exprimé, exposé en peu de mots » (Littré)] que le marxisme de M. Soral, mais ça ne fait rien, en ces temps troublés ça marche, faute de mieux. Comme le dit lui-même M. Todd, c’est simple et efficace. Que demander de mieux… pour l’instant. Enfin, il applique la méthode de Durkheim à la géopolitique, avec brio et surtout avec succès. Cependant, prévoir n’est pas comprendre de même qu’en physique prévoir n’est pas expliquer.

CHAPITRE III

 

Les deux capitalismes

L’économie scholastique, ah ! ah ! très bon >

La réflexion sur l’économie internationale peut être subdivisée en deux grandes catégories.

La première, l’économie pragmatique, part de la vie économique réelle, dans sa diversité historique et géographique, pour en donner une représentation simplifiée mais utilisable dans un schéma causal. Elle s’inscrit dans une pratique empirique et comprend l’histoire économique, l’économie historique fondée en 1841 par Friedrich List avec son Système national d’économie politique, ainsi que la partie concrète de l’enseignement des business schools américaines avec des œuvres comme The Competitive Advantage of Nations de Michael Porter. Elle admet la réalité et la diversité des nations.

La seconde, l’économie scolastique, part de l’axiome de l’homo œconomicus, calculateur et rationnel. Elle en déduit des lois puis cherche dans la réalité ce qui peut avoir un rapport avec ces propositions a priori. Elle est souvent proche de la scolastique médiévale par sa volonté de déduire la réalité de son principe premier lorsque les faits ne sont pas en accord avec la théorie, elle est capable de choisir, héroïquement, la théorie, tel /82/ Adam Smith lorsqu’il présente en 1776, dans La Richesse des nations, le libre-échange comme la voie royale vers la prospérité, alors même que son propre pays, le Royaume-Uni, donne l’exemple d’un décollage parfaitement réussi dans des conditions de fort protectionnisme. Le cœur de cette économie scolastique reste aujourd’hui la représentation universitaire de l’échange international. Les manuels d’économie américains évoquent des pays imaginaires et sans qualité autre qu’une mystérieuse dotation en facteurs « capital » et  « travail », pour spéculer ensuite sur l’optimisation fantasmatique de leurs transactions. Certains sont honnêtes, c’est-à-dire fidèles à leur principe de départ, et d’autres non. Celui de Robert Dunn et de James Ingram met bien en évidence le rapport entre libre-échange et montée de l’inégalité interne aux sociétés développées, que l’on peut effectivement déduire de l’axiomatique individualiste. D’autres sont carrément de mauvaise foi, comme celui de Paul Krugman et Maurice Obsfeldt, dont les 790 pages excessivement pédantes minimisent les problèmes de redistribution des revenus et font l’impasse sur la baisse du salaire réel américain [1]. Mais, fidèles ou oublieux de leurs présupposés, les ouvrages qui relèvent de l’économie scolastique nient la réalité et la diversité des nations, en dépit du titre trompeur de l’ouvrage fondateur d’Adam Smith.

L’anthropologie économique ne peut évidemment que rejoindre l’économie pragmatique. Attentive à la /83/ réalité des hommes et des sociétés, à la diversité des systèmes et à la complexité de leur fonctionnement interne, elle confirme l’intuition fondamentale de List, qui opposait à la vision abstraite, purement individualiste, des économistes classiques anglais et français, la réalité intermédiaire des nations. Une telle approche lui avait permis de saisir la complémentarité des interactions entre branches économiques à l’intérieur des espaces socio-géographiques, et de mettre en évidence, avec un grand bon sens, l’importance du niveau culturel et technologique des populations pour le développement. Redécouvert récemment par des journalistes comme James Fallows, il n’apparaît toujours pas à sa juste place dans les index des manuels. Son Système national avait cependant prévu les décollages, sous conditions protectionnistes, des États-Unis et de l’Allemagne, favorisés par le niveau culturel élevé de leurs habitants au milieu du XIXe siècle. Sa représentation de l’histoire économique est désormais applicable à des développements qu’il ne pouvait envisager, comme ceux du Japon et de la Corée [2].

Mais c’est aujourd’hui l’économie pragmatique qui vient d’elle-même à la rencontre des anthropologues. Elle reconnaît en effet de plus en plus nettement l’existence de deux capitalismes différents, perception empirique qui ne peut en aucune manière être déduite de l’axiome d’un homme économique, et d’une rationalité individuelle.

1. R. M. Dunn & J. C. Ingram, International Economics, John Wiley and Sons, 1996 ; P. R. Krugman et M. Obstfeld, International Economics, Harper Collins, 1994. Ravi Batra épingle Krugman et Obstfeld pour cette impasse curieuse dans The Great American Déception, John Wiley and Sons, 1996, p. 18.

2. J. Fallows, Looking at the Sun, The Rire Rise of the New East Asian Economic and Political System, Panthéon Books, 1994.

 

Capitalisme individualiste et capitalisme souche

 

Distinguer les deux formes de capitalisme qui dominent l’espace économique mondial, et dont l’interaction définit la réalité du processus de globalisation, est un exercice simple si l’on accepte la réalité des faits. À moins de considérer que la trop grande abondance d’oppositions binaires significatives pose des problèmes insurmontables de classement et de hiérarchisation des données.

Du côté du monde anglo-saxon, nous allons trouver une économie dont l’objectif pratique est l’optimisation à court terme du profit des entreprises et la justification idéologique la satisfaction du consommateur. Les facteurs de production, considérés comme une sorte d’intendance, doivent suivre. Quelques conséquences essentielles dérivent de ces priorités, comme l’instabilité des formes organisationnelles et la flexibilité du marché du travail. Ces dimensions sont assumées. Certains éléments tout aussi caractéristiques, sans être niés, sont cependant considérés comme non nécessaires : la faiblesse du taux d’épargne, qui découle de la préférence pour la consommation, est cependant constitutive du modèle. Tout comme le déficit de la balance commerciale, qui n’est en vérité que la face visible pour le monde extérieur de la tendance du système à consommer plus qu’il ne produit. /90/

Nous devons être conscients de ce que ce modèle est simultanément cohérent, associant de façon logique des objectifs, une idéologie et une certaine articulation des paramètres macro-économiques, et déséquilibré, en état permanent de surconsommation. Il ne peut vivre sans l’existence de son double négatif, le capitalisme intégré, dont les traits fondamentaux sont opposés aux siens. Le Japon en est l’incarnation idéale, mais l’Allemagne, au-delà d’une soumission formelle à l’idéologie dominante du monde anglo-saxon, est à peine moins parfaite en tant qu’illustration. En 1995, l’excédent commercial japonais était de 107 milliards de dollars, l’excédent allemand de 65 milliards. Par habitant, les surplus exportés étaient étonnamment semblables, 855 dollars au Japon, 800 dollars en Allemagne.

Dans le système capitaliste intégré, l’objectif réel de l’entreprise n’est pas l’optimisation du profit, la satisfaction de l’actionnaire, mais la conquête de parts de marché, par le perfectionnement et l’expansion de la production. Sur le plan idéologique, le producteur est roi : l’attention au progrès technologique et à la formation de la main-d’œuvre est extrême. Il faut exceller dans la qualité. Le consommateur n’est qu’un modeste sujet et l’on serait tenté d’affirmer que la logique profonde du système est de traiter la consommation comme un mal nécessaire. La stabilité du noyau qualifié de la main-d’œuvre est une implication socio-économique acceptée de tels a priori. Certains aspects du modèle ne sont pas assumés, en particulier la tendance à la sous-consommation, le déficit structurel de la demande globale. L’Allemagne et le Japon sont viscéralement incapables de consommer la totalité des biens produits par leurs systèmes industriels. Comme le capitalisme anglo-saxon, le type germano-nippon /91/ est à la fois cohérent et déséquilibré. L’exportation est une condition de sa survie, qui suppose l’existence de son double négatif, le capitalisme importateur.

La plupart des traits significatifs du capitalisme individualiste peuvent être ramenés aux valeurs fondamentales de la famille nucléaire absolue, qui favorise l’émancipation et la mobilité des individus. Au niveau le plus général, les valeurs de la famille nucléaire déterminent une préférence pour le court terme, ce que les auteurs anglo-saxons appellent short-termism. Le système familial nucléaire n’a pas de projet lignager, il se définit par des ruptures générationnelles successives. Les enfants, devenus adultes, doivent s’en aller, recommencer une autre histoire. Les discontinuités qui caractérisent le monde économique anglo-saxon, qu’il s’agisse de mobilité du capital ou de la main-d’œuvre, ne sont que le reflet de mœurs favorisant en général la mobilité. Aux États-Unis, le taux de déménagement résidentiel est de 17,5 % par an, contre seulement 9,4 % en France. L’Australie et le Canada sont proches du modèle américain. Le Royaume-Uni ne laisse pas apparaître une telle mobilité à court terme des ménages, mais on pourrait, en utilisant d’autres indicateurs, mettre en évidence la fluidité géographique de sa population. On y observe des déplacements importants, quoique moins rapides (existant aussi aux États-Unis), qui peuvent faire basculer des régions entières du dyna­misme dans la stagnation ou inversement. Le nord de l’Angleterre a ainsi perdu une bonne partie de sa substance démographique et économique au profit du bassin de Londres, qui concentre désormais une part écrasante de la richesse nationale. /92/

La mobilité géographique des ménages est sans doute l’élément de structure sociale qui établit le mieux le lien entre fluidité familiale et flexibilité économique. La rupture du lien parent-enfant décroche l’individu de son lieu de naissance et de son réseau de parenté. Sur cet arrière-plan d’une plasticité humaine qui précède la flexibilité économique, peut se développer une pratique sociale qui détache, à intervalles réguliers, les travailleurs de leurs entreprises. Les chief executive officers (CEOs) bougent pour maximiser leurs gains ; les ouvriers qualifiés rejetés par la contraction du tissu industriel acceptent leur conversion, pour un moindre salaire, en vendeurs de pizzas ou en agents de nettoyage.

La vision à long terme du capitalisme intégré — favorisant la recherche technologique, l’investissement, la formation des personnels et leur stabilité dans l’entreprise — trouve symétriquement sa source dans les valeurs de continuité qui définissent la famille souche. L’autorité parentale forte, l’inégalité devant l’héritage n’existaient que pour assurer la perpétuation du lignage. La continuité de la famille du passé, noble ou paysanne, devient continuité de l’entreprise et de ses projets.

La forte propension à épargner et à investir qui caractérise le « capitalisme souche » n’est qu’une manifestation économique particulière, comptable, de ce rapport au temps. Épargner, investir, c’est se proje­ter dans le futur. Inversement, l’absorption par le présent de la consommation, la fuite dans l’endettement renvoient de façon logiquement complémentaire à l’univers mental de la famille nucléaire.

Chacun des deux capitalismes dérive donc sa logique de fonctionnement d’un système anthropologique spécifique famille nucléaire absolue dans le cas du capitalisme individualiste, famille souche dans celui du capitalisme intégré. Mais il faut admettre que le développement paroxystique des virtualités économiques de chaque type anthropologique n’aurait pu se produire en l’absence d’interaction, sans le développement du commerce international. C’est parce qu’ils peuvent exporter que le Japon et l’Allemagne ont exprimé leur tendance à la sous-consommation ; c’est parce qu’ils peuvent importer que les États-Unis ont exprimé leur tendance à la surconsommation. L’ouverture n’a pas mené à la convergence des systèmes mais à leur différenciation. L’histoire économique ne suit pas ici la fable de La Fontaine : la fourmi (souche) prête à la cigale (nucléaire absolue [dans tous les sens du mot]), ce dont elle a besoin — des automobiles, des téléviseurs, des micro-ordinateurs pour continuer à chanter. De la musique pop, ou métaphoriquement, cette production idéologique ultra-libérale qui constitue désormais l’une des exportations majeures du monde anglo-saxon [Par les armes au besoin].

 

C’est l’émergence d’un nouveau type de puissance : une Amérique qui n’a plus la capacité de tirer le monde vers l’avant mais qui peut interdire à la planète d’oublier son existence. (p. 154)

Mais c’est le mal, la puissance de nuisance. Là encore, Todd a vu juste. D’aucuns parlent de la nuisance des mollah. C’est de la bibine à côté de la nuisance de l’Amérique. À nuisance, nuisance ennemie.

Chapitre VI

L’utopie libre-échangiste

(…)

Libre-échange et sous-consommation

Le libre-échange sépare géographiquement, culturellement, psychologiquement, l’offre de la demande. Il associe les producteurs d’un pays A aux consommateurs de pays B, C, D, E, et réciproquement. Du point de vue de la nation comme de l’entrepreneur, la demande globale se dissocie en deux composantes, la demande intérieure et la demande extérieure, ce que résume l’équation fatidique : Dg = Di + Dx. Le libre échange crée un univers économique dans lequel l’entrepreneur n’a plus le sentiment de contribuer, par les salaires qu’il distribue, à la formation d’une demande globale d’échelle nationale. Les salaires, dont l’agrégation au niveau mondial n’est qu’une abstraction inaccessible, ne constituent plus désormais pour l’entreprise qu’un coût de production, qu’elle a intérêt à comprimer autant qu’il est possible. Une telle configuration logique crée les conditions idéales d’un retard systémique de la demande globale sur les gains /200/ de productivité engendrés par le progrès technique. La mise « hors nation » de l’échange ramène le capitalisme à son stade primitif, prékeynésien : celui d’un système dont les acteurs n’arrivent plus à concevoir la notion de demande globale et sont totalement dominés par le jeu des forces micro-économiques.

La lecture des manuels d’économie internationale américains, intarissables sur les effets bénéfiques du libre-échange pour la productivité, sont typiquement silencieux sur les implications pour la demande. Ils spéculent inlassablement sur des avantages de coûts pour des consommateurs dont l’existence devient problématique. Un tel oubli est en soi significatif : il n’est pas concevable qu’un problème qui a hanté et occupé la majorité des économistes entre 1930 et 1965 ait, comme par enchantement, perdu tout intérêt intellectuel et pratique. Tant de silence est assourdissant. Le monde semble revenu avant 1930. De Ricardo à la grande crise économique, la loi des débouchés avait été l’orthodoxie du monde capitaliste. Si la question de la demande n’est plus posée, nous pouvons considérer que [le crétin] Say a retrouvé, implicitement, sa position hégémonique.

Le libre-échange, lorsqu’il est poussé jusqu’à ses plus ultimes conséquences, supprime la possibilité d’une régulation macro-économique, explicite si elle est mise en œuvre par l’État, implicite si elle découle d’un sentiment national qui fait percevoir aux acteurs économiques, producteurs et consommateurs, ouvriers et patrons, entreprises les unes par rapport aux autres, la complémentarité de leurs intérêts, au-delà du mécanisme micro-économique de la concurrence. Il crée les conditions objectives d’un retour au capitalisme le plus archaïque, univers économique dans lequel les salaires progressent moins /201/ vite que la productivité. Ravi Batra, économiste américain non conformiste, a systématiquement mis en évidence, pour la plupart des pays développés, le décrochage des salaires, et donc de la consommation, par rapport à la productivité, qui résulte du libre échange*. Mais, au bout du chemin, la croissance de la productivité elle-même doit baisser, s’ajuster misérablement au retard tendanciel de la demande.

* R. Batra, The Myth of Free Trade, The Pooring of America, New York, Touchstone, 1993, 1996.

Le dépassement de la nation ramène le capitalisme à un stade prénational plutôt qu’il ne le projette dans le postnational. En régime de libre-échange généralisé, toute tentative d’échelle nationale pour ajuster en hausse la demande, pour augmenter la consommation des ménages ou des administrations, par la hausse des salaires ou par le déficit public, ne parvient qu’à engendrer de la demande pour l’ensemble du monde et une hausse des coûts pour les entreprises du pays qui tente une telle relance. L’ouverture absolue des frontières économiques ramène la nation au statut d’agent micro-économique et la planète au stade prékeynésien.

Voilà construit le monde surréel des années 1985-1998, dans lequel les entreprises s’acharnent à réduire leurs coûts salariaux et la demande intérieure à coups de plans sociaux, pour être plus compétitives sur des marchés conçus comme extérieurs. Extérieurs à la France, aux États-Unis, à la Grande-Bretagne, à l’Allemagne, extérieurs à tous en vérité. Car ce que masque la distinction entre demande intérieure et demande extérieure, mesurée au niveau des nations, c’est que la demande extérieure de l’une s’intègre à la /202/ demande intérieure de l’autre, et que l’agrégation au niveau mondial des demandes ne laisse plus apparaître aucune demande « extérieure ». Compresser les demandes intérieures, c’est réduire la demande globale.

Nous pouvons à ce stade signer l’acte de décès de la société de consommation et l’acte de naissance de la société d’exportation, monde de producteurs asservis à un marché mondial miné par une tendance de long terme à la stagnation.

Rêve d’Asie

Pour ne pas percevoir l’absurdité autodestructrice d’une conception de la vie économique qui sépare radicalement la production de la consommation, il faut se protéger psychologiquement et construire l’image mythique d’un marché totalement extérieur les pays en développement d’Asie jouent depuis quelque temps ce rôle. Les voyages en Extrême-Orient de Jacques Chirac expriment le rêve exportateur de la haute administration française autant que l’amour du Président pour la poésie chinoise. Ces nations sont suffisamment lointaines pour que l’on fasse l’impasse sur l’insuffisance de leurs capacités d’absorption. Il faudrait, pour que leurs demandes extérieures se substituent à la demande intérieure défaillante des économies développées, que leur taille soit multipliée par un facteur de l’ordre de 50. Le produit intérieur brut de l’OCDE était en 1994 de 20 390 milliards de dollars, la valeur des exportations correspondantes atteignant 3 676 milliards. Les PIB de l’Indonésie, de la Thaïlande, de la Malaisie et des Philippines étaient à /203/ la même date, respectivement de 168, 142, 67 et 66 milliards de dollars.

Pour que des pays comme la Malaisie et la Thaïlande tirent la demande mondiale, il faudrait aussi qu’ils soient autre chose, sur le plan industriel, que les filiales d’un Japon cherchant à échapper aux effets de la hausse du yen sur son coût du travail. Les difficultés monétaires des pays du Sud-Est asiatique, qui commencent en 1997 et suivent de près la chute du taux de croissance japonais, en disent long sur la nature de leur processus de développement. Il est tout à fait normal que les pays du Sud-Est asiatique, dont la dynamique ne provient pas, fondamentalement, de la demande interne, mais bien de la demande externe venant des pays développés, soient finalement touchés par la contraction tendancielle de cette dernière.

Reste un lieu où poser une demande extérieure imaginaire, la Chine, peuplée de 1,25 milliard d’habitants, animée sur sa frange côtière, entre Shanghai et Canton, par une croissance généralement considérée comme spectaculaire. Passons sur le caractère assez largement spéculatif des taux de croissance du PIB, dans un pays où n’existent tout simplement pas les statistiques et l’honnêteté administrative qui permettraient le calcul d’indicateurs fiables. Enregistrons sans le commenter le PIB officiel de 2 214 milliards de dollars en 1994. Concentrons-nous sur le commerce extérieur, dont la progression, si elle est effectivement rapide, n’a cependant pas fait de la Chine un géant de l’importation. Si la population chinoise constituait bien 21 % du total mondial, le marché chinois n’absorbait en 1995 que 2,2 % des exportations françaises et 4,5 % des importations /204/ américaines. La taille de la population permet de fantasmer sur l’expansion indéfinie du marché, sur une demande mondiale sans cesse élargie par la seule croissance de la Chine.

Mais un tel scénario repose sur deux hypothèses irréalistes. La première est d’attribuer à cette nation toutes les qualités démocratiques qui font aujourd’hui défaut à l’Occident, et en particulier une capacité à élargir sans cesse sa demande intérieure pour le plus grand bien de ses classes populaires. Cette hypothèse est héroïque pour une société qui sort difficilement du totalitarisme et reste dominée par une caste corrompue, même si l’alphabétisation de masse prédispose effectivement à une telle démocratisation de la consommation. La seconde hypothèse, franchement invraisemblable, est celle d’un développement rapide et homogène allant au-delà de la frange côtière du sud et du centre. Les structures anthropologiques de la zone actuellement en « décollage » rappellent par certains aspects cruciaux les familles souches japonaise ou coréenne plutôt que la famille communautaire chinoise centrale. Le dynamisme de cette région renvoie aux expériences (les capitalismes souches ; on ne peut envisager raisonnablement son extension à l’intérieur du pays.

La demande chinoise est un fantasme qui permet de fuir la réalité de la compression de la demande mondiale. Elle est un ailleurs, postulé plutôt qu’observé. Le développement chinois n’est pas l’effet d’une demande intérieure croissante ; il est tiré par une /205/ demande extérieure, toujours la même, celle des États-Unis, dont le déficit commercial reste le seul facteur important de dynamisme de la consommation à l’échelle mondiale. Aux 25 milliards de dollars d’exportations américaines vers la Chine doivent être opposés 56 milliards d’importations, soit un taux de couverture américain de 46,5 % seulement. Ainsi que l’a remarqué Lester Thurow, tout le développement de l’Asie dérive, directement ou indirectement, de la demande intérieure américaine*.

*. L. Thurow, The Future of Capitalism, Londres, Nicholas Brealey, 1996, p. 207.

Le krach boursier d’octobre 1997 devrait affaiblir la puissance du mythe asiatique dans les années qui viennent. Comme ses prédécesseurs, il exprime un retour à la sobre réalité de la vie économique.

Un monde en contraction

L’ouverture des frontières conduit à l’épanouissement, dans toutes les sociétés obsédées par l’exportation, d’un système mental régressif : une aspiration profonde et permanente à la contraction des coûts et de la dépense, qui entre en résonance avec l’ambiance démographique malthusienne de l’époque. Moins de salaires, moins d’enfants, moins de travailleur;, moins de biens, telle est la voie. Les États, cœurs administratifs des nations, privés de toute conscience macroéconomique par l’environnement libre-échangiste, finissent par se comporter comme des entreprises : et voici nos classes politiques obsédées par la réduction des déficits publics, participant joyeusement à la compression /206/ de la demande globale qui doit mener à moins de consommation, à plus de réduction des effectifs employés, à plus de chômage.

Un tel mécanisme ne s’applique évidemment pas dans sa plénitude aux nations fortement ethnocentriques qui ne jouent pas le jeu du libre-échange. Mais, au stade actuel, seul le Japon, protégé par la totale asymétrie de son commerce international, peut se permettre une relance de la consommation intérieure qui ne mette pas en question son équilibre, ou plutôt son excédent extérieur. Les États-Unis s’autorisent quant à eux de telles relances, mais au mépris de l’équilibre en question. C’est donc l’Europe qui vit le plus intensément la contradiction fondamentale du libre-échange. Dans l’état régressif actuel des mentalités européennes, on ne peut cependant souhaiter une remise en ordre immédiate de la balance commerciale américaine qui aurait pour effet une dépression d’échelle planétaire.

Le retard tendanciel de la demande globale explique la chute du taux de croissance. Telle fut l’histoire des années 1968-1998, qui virent non seulement le triomphe du GATT, à partir des négociations du Kennedy Round, mais aussi un ralentissement régulier et significatif de la progression des économies développées. La « loi des débouchés » de Say [ce crétin] n’est jamais vérifiée par une économie qu’entraîne un fort progrès technique et qui doit absorber sans cesse des gains de productivité au moyen d’une demande élargie. On peut ajouter qu’elle est d’autant moins vérifiée que le lien entre consommation et production est plus distendu : le dépassement économique (les nations, qui rompt ce lien, crée donc les conditions idéales d’inapplicabilité de la loi de Say[ce crétin]. /207/

L’asymétrie des nations

1° Le monde développé

Le retard tendanciel de la demande globale sur la hausse de la productivité s’exprime à l’échelle du marché mondial. S’ensuit une lutte des entreprises pour les débouchés qui fait, bien entendu, des vainqueurs et des vaincus. Certaines sont éliminées. Cette mécanique impitoyable explique l’émergence, dans le monde capitaliste globalisé, d’une mentalité de survie. Le but des firmes n’est plus ni le profit, objectif théorique du capitalisme individualiste de type anglo-saxon, ni l’augmentation des parts de marché, objectif réel du capitalisme souche de type germano-nippon, mais la simple persistance dans l’être.

Si les nations n’existaient pas.. la sélection darwinienne des entreprises aurait dû produire une distribution aléatoire, à l’échelle du monde, des succès et des échecs, des survies et des décès. Mais les nations ont une substance, indépendamment de la conscience des acteurs, avec leurs structures anthropologiques, familiales, éducatives ; elles sont des populations actives, avec leurs habitudes et leurs virtualités économiques, à une échelle humaine qui dépasse l’entreprise. Certaines apparaissent, â un moment donné, plus efficaces que d’autres sur le plan industriel, surtout lorsqu’elles sont capables d’ajouter à leur bonne spécialisation une autoprotection implicite du marché intérieur. C’est pourquoi la lutte pour les débouchés, qui s’exaspère dans le monde des années 80, aboutit à la victoire de certaines nations plutôt que de certaines entreprises. Les économies anglo-saxonnes sont les grandes vaincues de cette période, au terme de laquelle les économies /208/ japonaise et allemande (et plus généralement le capitalisme intégré des sociétés souches) émergent dominantes, sur le plan des exportations comme sur celui de la puissance monétaire. C’est, on l’a vu, vers 1990, que commencent d’être publiées des analyses traitant de la diversité des capitalismes, et en particulier l’ouvrage de Michael Porter, The Competitive Advantage of Nations, qui, après une courbette formelle à la tradition ricardienne, s’engage résolument dans une approche qu’aurait approuvée Friedrich List, puisqu’elle admet l’existence d’entités économiques d’échelle supérieure à l’entreprise*.

*. L’entité mise en évidence par Porter est souvent la région, avec son tissu de firmes industrielles spécialisées, sa population active circulant d’une entreprise à l’autre, et son système d’enseignement. Une telle approche retrouve l’anthropologie, qui insiste sur l’existence de groupes humains concrets, inscrits dans un espace d’inetreconnaissance. On ne peut déduire de cette inflexion régionale un désaccord avec List, puisque les régions décrites par Porter sont internes aux nations.

Dans un système mondial ralenti par la sous-consommation, le triomphe des sociétés souches ne peut être que temporaire. Les années 90 voient l’entrée en difficulté des économies victorieuses de la décennie précédente. La baisse des taux de croissance touche de plein fouet le Japon, l’Allemagne et leurs périphéries, asiatique ou européenne. La tendance au retard de la consommation sur la hausse potentielle de la productivité agit sur longue période, elle définit une séquence historique plutôt qu’un moment. L’affaissement de la croissance s’installe par étapes et finit par toucher toutes les nations. Une mécanique complexe d’ajustement se met en place, qui varie selon le lieu. La compression de la masse salariale peut s’exprimer soit par une baisse des salaires, comme aux États-Unis, /209/ soit par une hausse du taux de chômage, comme en Europe. Tout le charme intellectuel de la mondialisation est dans la combinaison d’un mécanisme universel, s’imposant à toutes les nations, et de réactions inévitablement spécifiques et décalées à cette menace globale. Ce système, qui nie les nations, aboutit en pratique à la mise en évidence de leur existence. On peut même dire que le choix de la concurrence inter­nationale produit, parce que des communautés humaines peuvent exister hors de la conscience des acteurs, une guerre économique entre ces nations.

Pour l’économie américaine, les années 90 représentent une étape nouvelle, durant laquelle la question de la demande globale change de nature. La dérégulation des années 80, réponse fortement colorée de nationalisme aux difficultés découlant de la concurrence extérieure, n’a pas réussi à faire renaître un véritable dynamisme. La progression de la productivité n’a guère varié par rapport aux années 70, la légère remontée du début des années 90 étant fort douteuse dans le contexte d’une plongée déficitaire de la balance commerciale. Mais la dérégulation a mis en place les « institutions » nécessaires au déblocage d’un certain type de demande. L’utilisation massive du crédit, intérieur ou extérieur, a permis le développement d’une économie partiellement psychédélique qui se moque des grands équilibres internationaux. L’endettement des agents individuels et de la nation permet d’acheter de la consommation présente contre une production future hypothétique. Ce que les économistes universitaires qui ne veulent pas transgresser la norme idéologique ultralibérale appellent pudiquement « commerce intertemporel ». /210/

L’asymétrie des nations

2° Les rapports Nord-Sud

Je me suis contenté, à ce stade, d’évoquer une tendance au retard de la consommation, par rapport à la productivité, découlant de l’interaction marchande de sociétés peu différentes par le niveau de développement, engagées dans des spécialisations industrielles à la fois fines et secondaires. L’action dépressive de l’ouverture commerciale sur la demande globale peut être beaucoup plus franche et rapide si un écart de développement significatif définit les spécialisations réciproques des nations engagées dans l’échange. Alors, la répartition des tâches, et la coupure entre production et consommation qui en résulte, peut produire des effets sectoriels brutaux et massifs, touchant par exemple l’ensemble de l’agriculture ou de l’industrie. La « hausse de la productivité » moyenne assurée à l’échelle mondiale par la spécialisation peut ainsi conduire à une contraction spectaculaire des deman­des intérieures nationales. L’histoire économique de l’Europe de la seconde moitié du XIXe siècle nous fournit un assez bel exemple d’un tel mécanisme, magistralement analysé par Paul Bairoch dans un ouvrage classique, Commerce extérieur et développement économique de l’Europe au XIXe siècle. Ce n’est en effet pas la première fois dans l’histoire des nations occidentales qu’une croissance prometteuse est freinée par une expérience libre-échangiste. On doit cependant admettre, au vu de la faible durée de la punition alors infligée aux sociétés, que les dirigeants continentaux et libéraux des années 1860-1914 étaient des gens modérés au regard des normes actuelles de l’acharnement ultralibéral.

1. Mouton-École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris-La Haye, 1976.

 

(etc.)

Confirmation des thèses de Todd sur la contraction de la demande intérieure et l’augmentation de l’inégalité du fait du libre échange. On voit bien qui a intérêt au libre échange et qui prône le libre échange (avec moult chants de cantiques) et pourquoi. En fait, le libre échange qui devrait augmenter l’income de la nation l’abaisse (et abaisse le commerce internatioànal) mais augmente le gain des plus riches et diminue le gain des plus pauvres, sans parler de ceux qu’il laisse sur le pavé. Les chiffres sont là, depuis deux siècles, ainsi que le montre Todd qui recourt toujours aux chiffres, comme Durkheim :

  Les salaires, victimes de la mondialisation [Contre-info : Par Jared Bernstein and Josh Bivens, The Guardian, 8 novembre 2007]

51% des américains estiment que la mondialisation a plus d’aspects négatifs que positifs. La théorie de l’avantage comparatif méconnaît les mécanismes à l’œuvre aujourd’hui qui pèsent à la baisse sur les salaires du plus grand nombre. La grande majorité des salariés américains a perdu 4% de pouvoir d’achat à cause du libre échange.

Last February, before the flurry of news stories about unsafe imports, a New York Times/CBS poll [PDF] found that 51% of respondents agreed the US had "lost more than it gained from globalisation." Further, while trade is not supposed to create political problems for Republicans, a recent Wall Street Journal poll of Republican supporters found that that 59% agreed that "foreign trade has been bad for the US".

These results are clearly alarming to many in the elite policymaking class [lisez Todd, connards], for whom protectionism seems to be the first-order threat to the American economy.

These poll results, however, should not surprise anyone who understands the economics of trade. Chapter one of the trade textbook was essentially written by David Ricardo, and it does indeed teach that trade, on the basis of comparative advantage, typically boosts a nation’s average income. This genuinely powerful insight explains why, even if we’re more productive than a potential trading partner, or they’re able to produce with much lower wage costs, trade will raise national income in both countries.

Sadly, both for American workers and the quality of the trade debate, the textbook has other chapters. One of them explains the Stolper-Samuelson Theorem (SST), which points out that when the US exports insurance services and aircraft while importing apparel and electronics, we are implicitly selling capital — physical and human — for labour. This exchange bids up capital’s price (profits and high-end salaries) and bids down wages for the broad working and middle-class, leading to rising inequality and downward wage pressure for many Americans. (…)

 

Mais la plus étonnante, et paradoxale, des découvertes de [Paul] Bairoch [Commerce extérieur et développement économique de l’Europe au XIXe siècle, Mouton, 1976] est que la croissance du commerce international faiblit durant la phase libre-échangiste. /213/ La progression moyenne des exportations, de l’ordre de 5 % par an durant les années 1846-1847 à 1865-1868, tombe à moins de 2 %pendant la période suivante, ouverte, allant jusqu’à 1896-1897, pour remonter à 5 % dans la phase finale du long XIXe siècle menant jusqu’à la Première Guerre mondiale. Une telle observation est fondamentale : elle permet une vision réaliste et dynamique de l’histoire économique, une représentation du mouvement qui ne prend pas l’effet pour la cause. Ce n’est pas le principe du libre-échange qui mène au développement du commerce international, mais, à l’inverse, le dynamisme interne des économies nationales qui conduit à la croissance des exportations et des importations. Reprenons la séquence. La cohésion des économies nationales, à l’abri de barrières protectionnistes, permet que s’établisse une complémentarité de la production et de la consommation, certes moins bien réalisée au XIXe siècle prékeynésien que dans les années 1945-1965, mais néanmoins substantielle. La croissance interne conduit à l’émergence d’activités nouvelles dans telle ou telle nation, qui trouvent évidemment des débouchés supplémentaires dans l’échange international. Le développement du commerce n’apparaît que comme un complément de la croissance endogène des économies nationales. Un tel modèle permet de comprendre pourquoi le commerce international progresse parfois plus fortement dans le contexte de tarifs douaniers importants : il est, comme le reste de l’activité économique, soutenu, protégé au deuxième degré, par la protection des demandes intérieures assurée par les barrières tarifaires. Alors peut naître l’illusion que /214/ c’est le commerce extérieur, dont la progression relative est plus rapide, qui tire l’économie, impression renforcée par l’intense circulation de l’information qui caractérise les périodes de décollage scientifique et technique. C’est pourquoi la séquence va souvent plus loin, malheureusement. Les économies nationales dynamisées par la protection prennent l’effet pour la cause, l’augmentation des échanges extérieurs pour leur moteur principal ; elles abaissent leurs barrières tarifaires, provoquant un freinage de la demande globale et une chute du taux de croissance. Cette phase finale était abordée à la veille de la Première Guerre mondiale puisque les droits de douane étaient alors à nouveau en baisse. Le déclenchement des hostilités interdit évidemment que l’on puisse observer les effets dépressifs de cet abaissement des droits de douane.

Ce paradoxe merveilleux d’un commerce international freiné par le libre-échange pourra bientôt être à nouveau observé. Dans notre monde qui célèbre sans relâche l’ouverture des frontières, et qui considère les partisans du protectionnisme comme des analphabètes dépassés, la croissance effective des échanges est en cours de ralentissement. Le taux d’ouverture des économies nationales a fortement augmenté dans les années 1960-1973 puis 1974-1984 — conséquence nécessaire du dynamisme interne d’économies nationales poursuivant sur leur lancée des trente glorieuses. Mais il n’est pas aussi facile de déceler, depuis 1985, une tendance accentuée à l’ouverture. Entre 1960 et 1984, le rapport des importations de biens et de services au total du PIB était passé, pour l’ensemble des pays de l’OCDE, de 11,9 % à 19,1 % . En 1994, cette /215/ proportion avait baissé, n’atteignant plus que 18,4 %. Pour les exportations, le taux, après une hausse de 12,3 % à 19 % entre 1960 et 1984 était retombé à 18,4 % en 1994. La légère baisse touche les petits pays comme les grands. Dans le cas du Japon, le taux d’ouverture baisse de façon significative, de 15 % à 9,5 `% pour les exportations, de 12,3 % à 7,3 % pour les importations. La fermeture relative de l’Allemagne est surtout l’effet de la réunification mais elle conduit néanmoins à un taux d’ouverture qui passe, pour les exportations, de 28,8 % en 1984 à 22,7 % en 1994 et, pour les importations, de 26,6 % à 22,1 %. La France suit le mouvement, son taux d’ouverture baisse, à l’exportation de 24,1 % à 22,8 %, à l’importation de 23,5 % à 20,6 %. Seuls les États-Unis font apparaître une hausse notable du taux d’ouverture, passant pour les exportations de 7,9 % à 10,6 % du PIB, et pour les importations de 10,8 % à 12,3 %. La stagnation du taux d’ouverture exprime essentiellement la résistance à l’échange international des services, de plus en plus importants dans les économies avancées. Mais les données concernant les échanges de marchandises, en proportion des productions manufacturières nationales, ne font pas apparaître une tendance universelle à l’ouverture. Encore une fois, seuls les pays anglo-saxons, dont les secteurs industriels ont été partiellement détruits par le libre-échange, manifestent une propension constante à l’élargissement des importations et des exportations de marchandises. En France et en Allemagne, la /216/ croissance se poursuit mais n’est plus aussi rapide entre 1985 et 1992 qu’entre 1975 et 1985. Le Japon fait apparaître quant à lui une baisse du taux de pénétration des importations et d’intensité des exportations en fin de période. Tout comme l’Italie entre 1985 et 1992. Nous sentons ici l’amorce d’un processus de tassement, seulement ralenti par l’existence d’un capitalisme anglo-saxon déficitaire en production de biens industriels et importateur à crédit d’une partie de sa consommation.

 

La réalisation par l’ouverture commerciale du nouvel idéal inégalitaire

 

Chacune des sociétés développées souffre dans sa masse de l’asphyxie progressive de la demande par le libre-échange, de la suppression de toute régulation macro-économique budgétaire par abandon du cadre national. Une telle mécanique historique conduit à la naissance d’un monde triste, écrasé par l’attente d’un futur régressif, dans lequel chacun cherche à sauve­garder sa place, espérant qu’avant lui son voisin, une autre profession, une autre tranche d’âge, payera le prix de la contraction. Avec au cœur le lâche espoir de toucher sa retraite et de décéder avant le Jugement dernier. En termes psychologiques et moraux, nous sommes tous touchés, diminués par le rétrécissement de l’avenir. Sur le plan purement économique, l’ouverture commerciale affecte de façon différentielle les secteurs, les professions et les classes. Le commerce Nord-Sud, en particulier, a puissamment contribué à /217/ l’introduction dans le monde développé d’une souffrance économique différentielle.

En vertu d’une loi très simple — mise en évidence dès les années 30 par deux économistes suédois, Eli Heckscher et Bertil Ohlin — qui associe les proportions relatives des facteurs travail et capital à la spécialisation d’une nation dans le commerce international. Certains pays ont du capital en abondance par rapport au travail, et le travail y est en conséquence cher ; d’autres, à l’inverse, ont du travail en abondance par rapport au capital et c’est le capital qui est cher. Le coût relatif de ses facteurs de production conduit chaque pays à se spécialiser dans le domaine où ses coûts relatifs sont les moins élevés. Il est parfois rassurant de voir les économistes aboutir à quelques conclusions de bon sens : nous pouvons empiriquement constater que les biens exportés par la Chine et l’Inde contiennent effectivement beaucoup de travail et peu de capital ; que, symétriquement, les biens exportés par l’Allemagne ou le Japon résultent d’un dosage productif inverse. Le théorème de Heckscher et Ohlin est souvent considéré par les économistes eux-mêmes comme trivial, « self-evident ». Il se contente de retrouver le sens commun des travailleurs des pays développés qui constatent la submersion des industries de main-d’œuvre  par les importations en provenance du tiers-monde. Conséquence importante et non moins évidente : la loi d’égalisation du coût des facteurs. Dans un tel échange, salaires et rémunérations du capital convergent vers une moyenne mondiale, résultat auquel on peut arriver par une intuition très simple : il ne s’agit après tout que de réaliser, par la fusion commerciale des nations, un seul marché mondial du capital et du travail, ou plusieurs marchés mondiaux superposés du travail si l’on /218/ ajoute l’hypothèse, réaliste, de l’existence de niveaux de qualification très divers. Circulations des marchandises, du capital et des hommes concourent à une même unification du marché mondial. Bref, dans les pays développés, les salaires des individus faiblement qualifiés, mis en concurrence avec la main-d’œuvre illimitée du tiers-monde, vont baisser, ceux des travailleurs fortement qualifiés, rares relativement à l’échelle mondiale, vont augmenter ainsi que la rémunération relative du capital, autre rareté sur une planète en forte croissance démographique. Le libre-échange permet la montée d’inégalités importantes dans les pays développés, mieux, l’introduction en leur sein des inégalités mondiales. C’est ce que n’expliquent pas des manuels d’économie internationale ultraconformistes comme celui de Krugman et Obstfeld, mais qu’avouent en termes simples des manuels honnêtes comme celui de Dunn et Ingram [R. M. Dunn Jr & J. C. Ingram, International Economics (4édition), New York, John Wiley and Sons, 1996, p. 73.]

« La redistribution des revenus induite par le commerce international rend très problématique la conclusion antérieure que le libre-échange doit accroître le bien-être économique dans les deux pays. Quoique le revenu total (PNB réel) augmente clairement dans chaque pays grâce au commerce, certains groupes sociaux gagnent beaucoup tandis que d’autres perdent. Le facteur de production relativement abondant gagne, mais le facteur rare perd. »

Et plus loin

« Ce problème est particulièrement difficile pour les États-Unis, où le facteur rare, en termes relatifs, est le travail non qualifié. Dans ce pays-ci, les bénéficiaires /219/ du libre-échange sont les propriétaires de terres agricoles, les possesseurs de capital humain (les individus à haut niveau d’éducation) et ceux dont le capital financier est investi dans les industries d’exportation. Les perdants sont un petit nombre de propriétaires de terres tropicales à Hawaii ou en Floride, et un grand nombre de travailleurs non qualifiés ou semi-qualifiés. »

Ce modèle très simple s’applique en fait moins bien aux États-Unis qu’à d’autres pays développés. Il doit être nuancé par l’hypothèse d’une évolution autonome des qualifications de la main-d’œuvre dans chaque pays, qui transforme le facteur travail en un terme instable de l’équation. Lorsque entre 1960 et 1990, le Japon et certains pays européens dépassent, par le niveau culturel et la qualification, les États-Unis, ils modifient évidemment les conditions d’application du théorème de Heckscher-Ohlin. Dans le cas de l’Amérique, on peut observer, empiriquement, durant toute la période 1965-1995, le lien statistique entre libre-échange et montée des inégalités. Mais il faut admettre, avec Lester Thurow, que la première pesée sur les salaires des travailleurs faiblement qualifiés du monde industriel américain, dans les années 70, fut exercée, non par le tiers-monde, mais par le Japon et l’Allemagne, alors à des niveaux de salaire très faibles pour des qualifications supérieures. « La chute des salaires réels a commencé plus tôt aux États-Unis qu’ailleurs dans le premier monde, précisément parce que, dans les années 70 et au début des années 80, l’égalisation du coût des facteurs se produisait à l’intérieur de l’OCDE. »

(…)

Il serait imprudent, de la part des classes moyennes américaines et européennes, de considérer que la concurrence extérieure ne touche que les salariés faiblement qualifiés. Elle les touche de façon prioritaire, mais la mécanique générale du développement des sociétés asiatiques, et de quelques autres, implique que la pesée concurrentielle et l’égalisation mondiale des salaires remontent progressivement du bas vers le haut de la pyramide des qualifications occidentales, en un mouvement qui doit finir par peser sur les classes moyennes des diverses sociétés avancées.

Au-delà de toutes les discussions de détail sur la façon dont l’ouverture de l’économie américaine a pesé sur tel secteur ou revenu, la coïncidence chronologique entre augmentation des taux d’importation, baisse du salaire réel et montée des inégalités est aux États-Unis d’une aveuglante clarté. C’est entre 1965 et 1970 que s’amorce la progression des échanges extérieurs. L’irrésistible ascension des importations de marchandises commence dès 1965. À partir des années 1971-1973 se manifestent la baisse du salaire réel et le creusement des inégalités. La triste histoire des États-Unis ne fait ici que préfigurer la nôtre, avec deux nuances. En Europe, la hausse du taux de chômage l’emporte sur la baisse du salaire réel ; les chocs du libre-échange et de la révolution informatique sont /223/ simultanés. Dans le cas des États-Unis, libre-échange et inégalités s’étaient épanouis dés les années 70, alors que l’informatique n’était encore qu’en enfance. Le développement de l’automation n’est décidément pas responsable du désarroi du monde.

 

M. Ripley s’amuse





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