Lettre n 3

(Correspondance, vol. 1, Éditions Champ Libre, Paris, 1978, p. 177.)

Jean-Pierre Voyer à Gérard Lebovici


Paris, le 15 juin 1978

Cher Lebovici,

Voici un développement de mon post-scriptum du 13 juin.

Marx et les situationnistes ont toujours critiqué l'économie en tant que théorie dominante de l'économie, jamais en tant que théorie dominante de la marchandise. Ils n'ont jamais critiqué l'économie pour ce qu'elle est.

L'économie n'étant rien sinon la théorie dominante de la marchandise, la théorie dominante de l'économie serait donc la théorie dominante de la théorie dominante.

Or, cela l'économie l'est aussi nécessairement. De même que la religion, l'économie ne peut mentir sur le monde sans mentir sur elle-même, sur sa propre existence dans le monde.

Théorie dominante de la théorie dominante, l'économie l'est implicitement avec les économistes et avec leur ennemi Marx.

Elle le devient explicitement avec les sociaux-démocrates, leurs variantes bolchevik et avec leurs ennemis implacables les situationnistes. Avec les sociaux-démocrates, l'économie devient une discussion à perte de vue sur la réalité de l'économie. Il ne s'agit plus de comprendre la " réalité économique " du monde pour la mieux diriger ou la mieux renverser mais de prouver coûte que coûte la réalité de l'économie, que la réalité est économique et que l'économie est réelle.

Marx a repris sans examen cette théorie dominante de la théorie dominante des économistes, de même que les situationnistes ont repris sa version améliorée par les sociaux-démocrates.

A ce qu'il me semble il faut encore que je vérifie ce n'est pas Marx qui inventa que l'économie est la partie centrale de la société. Ce fut la social-démocratie. Pour Marx, ce sont seulement certaines choses qui ne sont hélas qu'en apparence des choses, mais sont en fait de vulgaires objets de l'imagination bourgeoise étudiées par l'économie qui sont centrales dans la société et son histoire. Pour la social-démocratie, c'est l'économie qui est centrale, et l'on comprend cela parce qu'elle se propose justement pour exercer l'économie dans un monde où toute économie au sens étymologique est devenue impossible. Il s'agit là de son gagne-pain. En fait, c'est un aveu d'impuissance. Puisque finalement on ne comprend rien aux choses étudiées par l'économie (et pour cause, allez comprendre quelque chose au Saint-Esprit, aux saints mystères de la religion sans sortir de la religion, sans prendre un point de vue ennemi de la religion) on va dénommer ces mystérieuses choses crépusculaires dignes d'un drame wagnérien : l'économie (le Wallalah). Et quand on ne comprend rien à ce monde, on va dénommer cela économie. Et le tour est joué.

L'économie est la théorie dominante de ce monde, donc aussi la théorie dominante de la théorie dominante. puisque la théorie dominante fait partie de ce monde. C'est la première et l'initiatrice des fameuses sciences dites sociales, humaines, de l'homme. La grotesque prolifération de ces risibles sciences n'est rien d'autre que l'aveu d'impuissance de la non moins grotesque économie (grotesque peut-être mais elle a quand même réussi à abuser Marx et les situationnistes et rien ne me garantit qu'elle ne m'abuse pas encore. Seule la destruction de la marchandise peut me garantir contre cela). Devant son impossibilité à dissimuler plus longtemps le réel et la pensée du réel, l'économie s'éparpille en une multitude de sciences dites humaines ou sociales. C'est le miracle de la multiplication des sciences.

Enfin, il y a un Marx critique et un Marx non critique bien que ce Marx non critique porte l'objet de sa critique à des sommets intenables par celui-là. (De même que fatalement il y a un Voyer critique et un Voyer non critique qui écrivent en même temps ces lignes.) C'est le Marx critique qui fut seulement critiqué par l'I.S. entre autres.

Le Marx non critique, le Marx économiste n'a jamais été critiqué jusqu'à aujourd'hui. Il a seulement été perfectionné par les sociaux-démocrates et leurs variantes bolchevik.

Entre autres applications : l'autogestion est la digne continuation des fantasmagories économiques. L'autogestion est l'autogestion de l'économie bien entendu. Si l'économie existait autrement que comme chimère, l'autogestion aurait des chances d'exister autrement que comme chimère. Et voilà maintenant qu'en France des ouvriers proclament hautement qu'ils ne veulent plus être ouvriers. Visiblement, les ouvriers aussi pensent que l'économie n'existe pas, sinon comme pure chimère.

Cordialement.



Voyer

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